ÉDITO
LE CARNET
7 novembre 2026
Critiques démagogiques et autres bêtises
Par 4180
Vers le bas
Un Goncourt pour Philippe Jaenada, un nouvel album de Mylène Farmer, et toujours les mêmes procès : Alexandre Latreuille s'interroge sur une époque où la démagogie tient lieu de critique.
La morale vertueuse est devenue une norme toxique.
Que dirons-nous dans trente ans de notre époque ? Je n’ose l’imaginer. Ou plutôt si : j’en ai déjà une certaine perception. Nous dirons sans doute qu’entre 2010 et 2026, nous avons vécu des décennies de bêtises.
Le prix Goncourt est remis à… Philippe Jaenada. Et l’on peut dire que c’est mérité. Quel écrivain extraordinaire, tant son style est reconnaissable et, par conséquent, inimitable ! Certains n’apprécient guère ses nombreuses digressions, ses parenthèses drôles et pleines d’humanité. On peut les comprendre. Un style n’est pas nécessairement accessible à tous. Mais, sur le plan littéraire, il convainc.
Avec l’arrivée de l’automne, les pages noircies de la littérature trouvent leurs lecteurs, mais satisfont aussi les éditeurs, qui espèrent qu’un de leurs auteurs, star ou moins réputé, séduira l’un des nombreux jurys littéraires. En cette fin d’année 2026, les lauréats ont souvent été des hommes. Certains trouvent encore là matière à faire surgir une polémique. Inutile polémique ! Pas assez de femmes ? Ce serait donc la faute d’une société patriarcale. Mais souhaitons-nous vraiment que la littérature, comme tant d’autres arts, subisse le même sort que la vie politique, désormais confrontée à ce mirage idéologique qu’est la parité entre les hommes et les femmes ? Nous n’y sommes pas entièrement opposés, mais sur quelle base juge-t-on un livre ? Sur son style, justement ! La morale vertueuse est devenue une norme toxique. Et dès lors, tous les redresseurs de torts trouvent un moyen de transformer une question de goût ou de jugement littéraire en procès idéologique.
Un autre débat revient régulièrement et surprend toujours la rédaction. À chaque album de Mylène Farmer, comme de nombreux autres artistes musicaux, un argument qui se veut fracassant refait surface : on leur reprocherait de « faire toujours la même chose ». Mais n’est-ce pas précisément à cela, à son style, que l’on reconnaît un grand artiste ? On me répondra que David Bowie, lui, changeait de style. Non. Comme Madonna, Bowie créait de nouveaux styles, sans jamais se renier pour autant.
Reproche-t-on à Matisse de faire du Matisse ? À l’exception de quelques artistes, comme Mondrian, passé du figuratif à l’abstrait, les artistes sont reconnaissables à ce style singulier qui leur est propre. C’est même souvent ce qui fait leur grandeur.
Ces arguments, qu’ils portent sur le genre de l’artiste ou sur son style, relèvent d’une bêtise profonde. Une bêtise savamment réfléchie, tout de même. Car si nous devions parler de notre époque, nous dirions sans doute qu’elle est profondément démagogique. Une époque dans laquelle se positionner au centre, ou au cœur de la modération, suffit à vous rendre suspect de réaction. « Réactionnaire » : voilà un mot-valise que l’on jette au visage de ceux qui osent ouvrir une autre porte au débat, ou simplement emprunter un chemin de pensée différent.
La démagogie est devenue reine pour qui souhaite entrer dans le camp des vertueux. Notre ère est celle de l’émotion érigée en argument et de la pensée réduite à un slogan. Il est tellement plus facile de se faire aimer en défendant une idée simple qu’en s’aventurant dans une pensée complexe. Et il est surtout devenu permis d’être péniblement sarcastique, quand il suffirait pourtant de passer son chemin si l’on n’apprécie ni le choix d’un jury littéraire ni le style d’un artiste que d’autres aiment retrouver.
La liberté d’expression ne saurait être un prétexte à la mauvaise foi. Et la critique, pour avoir quelque valeur, devrait encore supposer un minimum d’honnêteté intellectuelle. À défaut, elle ne relève plus du débat, mais de la posture. Et c’est peut-être là l’une des grandes bêtises de notre époque.
Notre ère est celle de l'émotion érigée en argument et de la pensée réduite à un slogan.
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