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ÉDITO

LE CARNET

4 octobre 2026

Pourquoi aime-t-on tant Amélie Nothomb ?

Par Alexandre Latreuille

Vers le bas

L'édito du Carnet #181, par Alexandre Latreuille.

Il existe chez Nothomb une voix singulière, immédiatement reconnaissable.

Chaque année, c’est le même rituel. Dès la fin du mois d’août, un nouveau livre d’Amélie Nothomb apparait sur les tables des libraires. Un roman d’à peine deux cents pages, reconnaissable entre tous, qui trouve aussitôt ses lecteurs. La rentrée littéraire commence presque toujours avec elle. Et, invariablement, la même question revient : pourquoi aime-t-on tant Amélie Nothomb ?

Je pourrais répondre en évoquant son succès, ses millions d’exemplaires vendus, sa fidélité à publier un livre chaque année depuis plus de trente ans. Mais ce ne serait pas la vraie réponse.

La mienne commence dans une salle de classe.

En seconde, ma professeure de français ne goûtait guère Amélie Nothomb. Ma sœur non plus, à quelques exceptions près, notamment Métaphysique des tubes. Moi, au contraire, je dévorais Cosmétique de l’ennemi, Acide sulfurique et les autres. Je n’avais pas encore rencontré Yourcenar, Gary ou Kessel. Je découvrais simplement qu’un roman pouvait être à la fois étrange, intelligent et terriblement facile à lire.

Avec le temps, je me suis éloigné de son œuvre. D’autres écrivains sont entrés dans ma bibliothèque. D’autres styles, d’autres voix. Pourtant, Amélie Nothomb est toujours restée là, quelque part.

Son nom agit sur moi comme une madeleine de Proust. Il suffit de lire « Amélie Nothomb » pour retrouver cette sensation d’une littérature immédiatement accueillante, qui ne renonce jamais à surprendre. Certains parleraient d’une « petite musique » – expression que Françoise Sagan détestait. Peu importe le mot : il existe chez Nothomb une voix singulière, immédiatement reconnaissable.

Chaque été, lorsque je reçois son nouveau roman, je me dis que je le lirai rapidement, avant les autres livres de la rentrée. Et chaque fois, un souvenir me revient.

En octobre 2019, j’étais à Mulhouse avec ma maman pour rencontrer Amélie Nothomb, venue présenter Soif. J’avais profondément aimé ce livre. Je crois que c’est ce jour-là que j’ai compris pourquoi je revenais toujours vers elle : parce que ses romans ne ressemblent qu’à eux-mêmes.

Amélie Nothomb ose les sujets les plus improbables et les mène jusqu’au bout avec un naturel désarmant. Elle écrit comme si l’étrange allait de soi. Elle nous entraine dans des univers qui semblent absurdes avant de révéler, presque malgré eux, une vérité sur notre condition humaine.

Ce qui compte, c’est cette capacité rare à produire des phrases qui s’impriment dans la mémoire. Ces fulgurances qui nous font interrompre notre lecture quelques secondes en pensant : « Voilà une vraie voix. »

Chaque livre s’ouvre sur son portrait. Certains y voient du narcissisme. J’y vois une signature. Une façon de dire : « Vous entrez chez moi. »

Dans L’adolescence du perroquet, le simple titre annonce déjà l’expérience. Qui, sinon Amélie Nothomb, pouvait imaginer l’histoire d’un homme obligé d’adopter un perroquet nommé Jo ? Ce qui commence comme une fantaisie glisse peu à peu vers une relation de dépendance, presque sadique, entre l’homme et l’animal. On sourit. Puis on s’interroge. Et c’est précisément ce déplacement qui fait la force de son œuvre : derrière l’absurde se cache toujours une réflexion sur nos passions, nos rapports de domination, notre solitude.

Une phrase du roman résume peut-être mieux que toutes les autres cette ambition : « Se soucier de son âme devrait être la préoccupation majeure de chacun. » Une formule simple, presque intemporelle, qui surgit au détour d’un récit insolite et rappelle que, chez Amélie Nothomb, les histoires les plus fantasques sont souvent un détour pour atteindre l’essentiel.

C’est peut-être cela, au fond, le secret d’Amélie Nothomb. Elle ne choisit jamais entre le divertissement et la pensée. Elle offre les deux à la fois. Ses romans sont brefs mais ne sont jamais légers. Ils se lisent vite, mais reviennent longtemps après avoir été refermés.

Alors, pourquoi aime-t-on tant Amélie Nothomb ?

Parce que, dans un paysage littéraire parfois très sage, elle demeure une écrivaine dont l’imagination semble n’avoir aucune limite.

Il existe des auteurs que l’on admire. D’autres que l’on étudie. Amélie Nothomb, elle, fait partie de ceux que l’on retrouve. Comme un rendez-vous de la fin de l’été, qui nous rappelle que la littérature peut encore être libre, insolite et profondément réjouissante.

Se soucier de son âme devrait être la préoccupation majeure de chacun.

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Retrouvez cet édito dans Le Carnet

Le Carnet de La Fringale Culturelle n°181

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