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ÉDITO

LE CARNET

19 juillet 2026

Pourquoi est-on fasciné par les polars et les thrillers ?

Par Christos Markogiannakis

Vers le bas

Quand je rencontre de nouvelles personnes et que je leur dis que je suis criminologue, auteur de romans policiers et d’ouvrages sur l’esthétique du meurtre, la première question est presque toujours la même : pourquoi est-on fasciné par le crime ? Pourquoi des millions de lecteurs dévorent-ils les polars et les thrillers, regardent-ils des documentaires de true crime et suivent-ils avec autant d’enthousiasme les faits divers les plus sombres ?

Notre attirance pour le crime est aussi ancienne que l’humanité elle-même. Bien avant la télévision ou les podcasts, les êtres humains recherchaient déjà des narrations de violence, de justice, de trahison et de survie.

Pourtant, il ne s’agit pas d’une obsession moderne, née des plateformes de streaming et des réseaux sociaux. Notre attirance pour le crime est aussi ancienne que l’humanité elle-même. Bien avant la télévision ou les podcasts, les êtres humains recherchaient déjà des narrations de violence, de justice, de trahison et de survie. Des récits religieux aux mythes et tragédies de la Grèce antique, jusqu’à la Rome antique, qui en offre peut-être l’exemple le plus frappant : des milliers de spectateurs se rassemblaient dans les amphithéâtres pour assister à des combats de gladiateurs jusqu’à la mort, à l’exécution de criminels mise en scène comme un spectacle ou à leur dévoration par des bêtes sauvages. Le crime a toujours tendu un miroir à la société – et à nous-mêmes.

Comme lecteur, je crois que la fiction criminelle nous permet d’affronter nos instincts les plus sombres sans passer à l’acte. À travers la fiction, nous faisons l’expérience du pire de la nature humaine, la rage, la vengeance, la violence, la culpabilité, par procuration. Nous lisons, ou regardons, les malheurs des autres, nous sommes témoins d’actes terribles et explorons les territoires interdits de l’esprit humain, sans faire de mal à quiconque. La fiction devient ainsi un espace où se reflètent des émotions qui resteraient autrement enfouies ou refoulées.

Une autre raison pour laquelle le roman policier est si satisfaisant – en particulier mon sous-genre favori, le whodunit classique – est que, contrairement à la vie, il apporte des réponses. Même si la justice n’est pas toujours rendue, même si le meurtrier échappe au châtiment, le lecteur finit par savoir qui a commis le crime, comment il l’a fait et, surtout, pourquoi. Cette révélation offre une forme de clôture, une catharsis. En refermant le livre, nous avons le sentiment que le chaos provoqué par un meurtre a, au moins intellectuellement, retrouvé un ordre. La réalité est rarement aussi généreuse. Des crimes demeurent irrésolus, les motivations restent obscures, et les victimes comme leurs proches n’obtiennent souvent jamais de véritables réponses.

Comme criminologue, je sais que lorsque nous savourons ces récits violents depuis le confort de notre foyer, enveloppés dans un plaid ou installés dans notre fauteuil préféré, nous descendons volontairement dans les recoins les plus obscurs de la psyché humaine tout en demeurant parfaitement en sécurité. Dans un monde de plus en plus imprévisible, le polar offre, paradoxalement, une forme de réconfort. Il nous rappelle que le mal existe bel et bien, mais qu’il peut être observé, compris et, du moins entre les pages d’un roman, contenu.

Enfin, du point de vue de l’écrivain, écrire des romans policiers et analyser les œuvres d’art représentant le meurtre est devenu pour moi une forme de psychanalyse. Comme la plupart d’entre nous (peut-être même nous tous) j’ai une part d’ombre. Nous avons tous des pensées violentes ou des émotions troublantes. La différence réside dans ce que nous en faisons. Nous pouvons les équilibrer par quelque chose de plus lumineux et opposer la création à la destruction. L’écriture me permet ainsi d’explorer cette obscurité, de l’apprivoiser, de lui donner un sens, et de la transformer en quelque chose de créatif plutôt que destructeur.

Cette expérience a été plus intense que jamais lors de l’écriture de mon dernier roman, Les yeux sur moi, publié chez Fayard, le plus sombre de tous ceux que j’ai écrits à ce jour. Entrer dans l’esprit de mes personnages – un tueur en série qui arrache les yeux de ses victimes, mon capitaine de police Christophoros Markou, atteint d’ommatophobie, ou encore la profileuse Roubini Gaetanou, qui découvre qu’elle est en train de perdre la vue – les suivre dans des territoires que je n’avais encore jamais explorés, a été troublant. Pourtant, en parvenant à la dernière page, j’ai ressenti un immense sentiment de libération. Comme si ce roman avait eu sur moi un effet de psychocatharsis.

C’est peut-être là le plus beau cadeau du roman policier et du thriller : lecteurs et écrivains descendent ensemble dans les ténèbres, non pour les célébrer, mais pour les comprendre. Et en les comprenant, nous en ressortons, tous, un peu plus légers.

C’est peut-être là le plus beau cadeau du roman policier et du thriller : lecteurs et écrivains descendent ensemble dans les ténèbres, non pour les célébrer, mais pour les comprendre. Et en les comprenant, nous en ressortons, tous, un peu plus légers.

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Retrouvez cet édito dans Le Carnet

Le Carnet de La Fringale Culturelle n°174

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