Philippe Jaenada, l'écrivain qui cherche...
17 septembre 2024
Par Christophe Mangelle et Hugolin Poisot - Photos de Philippe Matsas
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Philippe Jaenada est un écrivain français. Primé à plusieurs reprises au cours de sa longue carrière, il a aussi vu deux de ses œuvres, Le chameau Sauvage et La petite femelle, adaptées en film. Nous le rencontrons pour la sortie de son nouveau roman La désinvolture est une bien belle chose, (Mialet-Barrault). Nous avons abordé le thème de son livre mais aussi sa manière de travailler dont son amour pour les archives.
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"Une partie de mon plaisir d’écrire, qui n’a rien à voir avec la littérature, c’est la recherche. L’écriture et les recherches sont deux moments très dissociés."
Le Carnet de La Fringale Culturelle : Le fait de ne pas être du matin est-il lié à l’écriture ?
Philippe Jaenada : C’est indirectement lié à l’écriture. Mais depuis que j’ai vingt ans, je vis la nuit parce que je n’ai jamais eu de travail régulier la journée, je me couchais à huit heures et demie du matin. J’ai donc très naturellement commencé à écrire la nuit. Pour écrire, j’ai besoin d’être enfermé dans ma concentration, or quand on écrit la nuit, je suis dans une bulle. La nuit, il n’y a pas de bruits, mais surtout, contrairement au jour, le temps ne passe pas, on ne peut pas savoir l’heure qu’il est grâce aux bruits ou à la lumière. Avant, ça m’aidait à me concentrer, de ne pas avoir à me préoccuper de l’heure. J’ai écrit de la sorte jusqu’à mes cinquante ans, avec la certitude que jamais je ne pourrais écrire la journée pour des raisons de concentration, d’habitude et de solitude. Quand je me couchais vers huit heures, je me levais vers seize heures. Je ne voyais donc pas la lumière du jour durant les mois d’hiver ! Quand on a vingt ou trente ans, ce rythme est tenable, mais arrivé à cinquante ans, ça commence à peser. Mais le problème, c’est que je me disais que je n’arriverais pas à écrire la journée. Visiblement je ne me faisais pas assez confiance vu que je me suis mis à écrire la journée ! Au début, j’usais d’artifices en fermant mes rideaux et mes volets, je buvais beaucoup de café comme si c’était la nuit, je m’enfermais et je coupais le téléphone. Petit à petit, je me suis habitué à écrire la journée, et maintenant, mes rideaux sont de nouveau ouverts. J’ai quand même gardé quelques vieilles habitudes. Je ne me lève plus à seize heures, mais plutôt dix, et je traine. Pendant cinquante ans, je n’existais pas durant ces heures, mon corps ou mon esprit ont dû garder une trace. Là, il est quinze heures trente, c’est très rare que je sois dehors à cette heure-ci ! Les gens qui se sont réveillés toute leur vie à six heures du matin se lèvent même à la retraite. Moi, je suis formaté pour ne pas être très en forme avant dix-sept heures.
LC : Étant donné ce rythme, êtes-vous parfois rattrapé par les contraintes ?
PJ : Ma vie est vraiment très dissociée. J’écris un livre tous les deux ans. Sur ces deux années, j’ai un an et demi de travail. Et je sors de chez moi tous les jours durant deux heures, et le reste du temps, je suis chez moi. Durant les six autres mois, qui correspondent à la période de promotion, c’est l’inverse. De début septembre jusqu’à mi-janvier en général, je bouge partout, je me lève tous les matins et je parle sans arrêt. Là, pendant quatre mois, je vais faire un salon littéraire par semaine et deux librairies de provinces ! À mon niveau, c’est comme si j’étais subitement les Stones en tournée mondiale. Ces périodes sont bénéfiques parce que je ne suis pas sûr que je pourrais passer dix ans chez moi sans voir personne. Donc, durant un an et demi, je reste chez moi pour travailler, puis pendant quatre à six mois, je fais 2 000 kilomètres par semaine et j’ai mal à la mâchoire quand je rentre à l’hôtel, tellement je parle toute la journée ! Puis, vers décembre ou janvier, je commence à en avoir assez. Et je me renferme chez moi.
LC : Sommes-nous liés à la solitude quand on est écrivain ?
PJ : Pas pour tout le monde. En dehors de la période de promotion, je n’en fais jamais alors que certains de mes confrères se livrent à cet exercice en permanence ; cela peut mener au burn-out ! Moi, j’ai besoin d’une solitude complète pour écrire. C’est une habitude vieille de trente ans, mais certains peuvent écrire dans le train ou à l’hôtel. Des auteurs n’écrivent que dans des cafés, moi, je suis incapable de me concentrer si je ne suis pas seul. Écrire avec du bruit, c’est peut-être moins intimidant qu’une concentration dans la solitude et le silence.
LC : Peut-on comparer l’écriture au fait de faire de la musique, c’est-à-dire être en lien avec le silence ?
PJ : Oui, ça m’arrive de voir ça aussi comme de la peinture. Je pense que la seule chose importante, c’est la concentration et notre manière de l’obtenir. Si j’écoute de la musique, je ne peux pas écrire, par exemple. Mais depuis trois ou quatre ans, j’ai pris une habitude bizarre. J’aime les courses de chevaux, et quand j’écris, je mets la chaine Equidia en fond sonore. J’entends mais je n’écoute pas. Désormais, je ne peux plus travailler dans le silence total. Quand je commençais à écrire pour un petit journal, il y avait un de mes collègues qui m’impressionnait beaucoup ; il écrivait à la main. Un jour, je suis allé diner chez lui, et en entrant dans sa maison, j’ai vu des piles de feuilles imprimées. Il s’avère que cet homme avait fait une dizaine d’années de prison et avait commençait à écrire lorsqu’il était incarcéré. Cependant, en prison, il n’avait pas de papier pour écrire. Il utilisait tout ce qu’il pouvait trouver, donc des feuilles qui avaient déjà servies. Il me dit alors que s’il devait écrire sur une feuille blanche des deux côtés, il n’arrivait pas à inscrire le moindre mot ! Écrire n’est pas forcément associé à la solitude ou au silence mais toujours associé à la concentration, et cette dernière s’obtient de bien des façons différentes.
"J'ai besoin d'une solitude complète pour écrire."
"J'aime bien les coïncidences, les choses qui rebondissent les unes sur les autres."
LC : Comment le sujet de votre livre vous est-il venu ?
PJ : J’aime bien les coïncidences, les choses qui rebondissent les unes sur les autres. Depuis plusieurs livres, le livre que j’écris à un lien quelconque, souvent infime, avec le précédent. Dans mon ouvrage Au printemps des monstres, je faisais des recherches sur la femme de Lucien Léger, surnommé L’étrangleur, et j’apprends qu’elle a tenté sa chance dans un petit cabaret. Je me suis mis à faire quelques recherches sur ce cabaret, je découvre que Barbara y a chanté, par exemple. Je me rends compte que le patron de ce cabaret était, avant le cabaret, propriétaire d’un petit bar qui s’appelait Chez Moineau et se trouvait rue du Four. En faisant mes recherches, je vois que Modiano a écrit un livre nommé Le café de la jeunesse perdue, qui se rapporte de manière indirecte à ce café. Il y raconte l’histoire d’une jeune femme qui fréquentait ce café, elle était la plus jolie fille du quartier, et s’est suicidée à vingt ans. Dans mon livre Au printemps des monstres, il y a une page évoquant ce fait et parlant de cette jeune femme surnommée Kaki. Je faisais mes recherches pour Au printemps des monstres en 2019 et depuis, l’image de cette fille ne me quittait pas. J’ai trouvé une photo de cette jeune femme, qui avait été prise par Ed van der Elsken. À cette époque, c’était un vagabond qui avait quitté Amsterdam pour venir dormir sous les ponts de Paris. Quelqu’un lui dit qu’il y a un petit bistrot rue du Four qui fait à manger pour vraiment pas cher. Quand il se rend dans ce bistrot, il y a plein de jeunes gens qui ont entre seize et dix-neuf ans. Il s’est mis à les prendre en photo et les publie en 56. J’ai été englouti par la beauté de ses photos et par une sorte de mystère ; je n’arrivais pas à savoir si ces jeunes étaient joyeux ou tristes, insouciants, désinvoltes ou complètement paumés. J’ai alors voulu trouver qui ils étaient. Grâce à l’incroyable magie des archives, j’ai tout cherché sur tous ces jeunes gens ! Ce sont tous des enfants de la guerre, nés entre 32 et 34. Ils avaient dix ans sous l’occupation, leur enfance fut douloureuse et passive. Au début des années 50, ils se retrouvent, tous victimes de la guerre, et s’enferment dans ce petit bistrot. Pendant trois ans, ils revivent leur enfance en remplaçant la limonade par du vin rouge. Pendant mes recherches, je suis rentré en contact avec Jean- Marie Apostolidès qui m’apprit que ce bistrot était aussi fréquenté par Guy Debord ; il est la raison pour laquelle les photos sont parvenues jusqu’à nous. Il ne faisait pas partie de la bande mais tous le connaissaient. Et Jean-Marie Apostolidès est un spécialiste de Guy Debord. Cette génération, ces gamins qu’on appelle les moineaux, voulait rester enfant. On peut rester jeune jusqu’à soixante-dix ans mais pas enfant. Dans cette histoire, Kaki est mon personnage principal. Je voulais savoir ce qu’ils étaient devenus. Mais pour Kaki, je voulais savoir pourquoi, alors qu’elle avait tout pour elle, décida-t-elle de sauter par la fenêtre à vingt ans ? Maintenant, je sais pourquoi. Cette jeune femme est mon fil rouge, c’est un symbole. Tous les autres sont morts à quarante ans alcooliques ou sont devenus fous ; je pense que ça revient au même que Kaki se suicidant à vingt. Ils n’ont plus vécu à partir de vingt ans et elle en est le symbole.
LC : Pouvez-vous nous parler de votre travail d’archives ?
PJ : Une partie de mon plaisir d’écrire, qui n’a rien à voir avec la littérature, c’est la recherche. L’écriture et les recherches sont deux moments très dissociés. Pendant six mois ou un an, je ne fais que des recherches, et quand j’ai tout trouvé, je prends mes sources comme matière première en oubliant que je l’ai trouvée dans les archives ; je fais comme si je l’avais inventée. La première fois que je suis rentré dans une salle de lecture d’archives, c’était pour La petite femelle. L’ambiance y est particulière, les gens qui sont là s’intéressent tous au passé. Quand on est installé à la table et qu’on nous
dépose un dossier vieux de 1949, on peut être persuadé qu’on est le seul à l’ouvrir depuis ce jour-là ! C’est un plaisir de découverte qui est vraiment enfantin. Aujourd’hui, je sais que j’écris aussi parce que ça me permet de passer un an à fouiller dans ce genre de document. Ça fait dix ans que je mets en avant les archives dans mes livres. J’y suis désormais accueilli comme un prince ! Les archives, c’est impressionnant. Par exemple, si on prend un PV aujourd’hui, il en restera des traces dans soixante-dix ans. Quand Kaki a sauté par la fenêtre, elle n’est absolument pas connue, mais les archivistes ont pu me fournir le dossier de l’enquête d’une cinquantaine de pages comprenant les interrogatoires
de son frère et de son amoureux par exemple !
LC : Comment a-t-on accès aux archives ?
PJ : La première chose qui m’a surpris quand j’ai commencé à travailler avec les archives en 2014, c’est leur accessibilité. Je pensais que ces endroits étaient fermés et réservés aux universitaires. J’avais même demandé à Bernard Barrault qu’il me fasse une déclaration attestant du fait que je faisais des recherches pour la publication d’un livre. Ces endroits sont ouverts à tout le monde, et en plus, il faut comprendre que vous rendrait un archiviste heureux en lui demandant de
"La première chose qui m'a surpris quand j'ai commencé à travailler avec les archives en 2014, c'est leur accessibilité. Je pensais que ces endroits étaient fermés et réservés aux universitaires."
"Il faut noter que pendant que je raconte cette histoire, je fais le tour de France."
vous retrouver quelque chose de compliqué à trouver.
LC : Comment ce titre est-il arrivé : La désinvolture est une bien belle chose ?
PJ : Il est venu assez vite. Pour certains livres, je n’ai toujours pas de titre quand les corrections sont terminées, parfois je l’ai avant même de commencer. Pour prendre l’exemple de La petite femelle, je m’étais dit que j’appellerai un livre de la sorte trois ou quatre ans avant de l’écrire ; c’est quand j’ai découvert l’histoire que j’ai su que ce serait celle-ci qui porterait ce nom. En revanche, pour La Serpe, le livre était sur le point d’être imprimé que je n’avais toujours pas de titre ! Pour ce livre, le titre est arrivé au tout début des recherches. Au départ, je voulais appeler cet ouvrage le blount. Le blount, c’est plus ou moins un ferme-porte, or les histoires du passé, tout comme les portes, nous les refermons ! Mon éditeur m’assura que c’était le bon titre pour vendre moins de 1000 livres. Mais pour en revenir à l’histoire, Guy Debord apporta son situationnisme par l’observation de ses jeunes gens ; il passa son temps à les observer durant deux ans. Quand il arrêta de fréquenter le café, il y avait l’Internationale Lettriste en 1952. Il existe un petit manifeste de cette organisation, ce texte de dix lignes est très potache, c’est une succession de phrases que l’on dirait écrites par un adolescent. Parmi ses phrases, il y a “La désinvolture est une bien belle chose.” Je pense que ça colle exactement avec mon histoire. J’espère qu’en voyant le titre, on constate qu’il faille aussi prendre cette phrase au second degré. La désinvolture est une bien belle chose mais c’est bien beau d’être désinvolte ! Ce groupe de jeunes gens a été complétement désinvolte pendant deux ou trois ans. Ils n’avaient aucunes contraintes, ils refusaient tout, autant le travail que les études. Ils n’étaient ni suicidaires, ni révoltés, ni provocateurs contrairement aux punks ou aux existentialistes. Ce groupe ne voulait que vivre et avoir autant de responsabilités que des enfants ; ils ont réussi. Il faut noter que pendant que je raconte cette histoire, je fais le tour de France. J’ai pris une voiture, je suis parti de Dunkerque, et pendant vingt-quatre jours, j’ai fait le tour de France, ce sont les plus beaux vingt-quatre jours de ma vie ! Je n’avais aucune responsabilité, ni aucune obligation ni aucun devoir, tout ce que je devais faire, c’était partir d’une ville et arriver dans une autre où je devais trouver un café, un restaurant et un hôtel. Je m’installe à l’hôtel, je vais picoler au bar, je mange au restaurant, je vais dormir à l’hôtel et le lendemain je repars. Pendant vingt-quatre jours, je n’ai rien eu à faire et j’ai pris conscience que ce n’était pas possible sur toute une vie. Ces vingt-quatre jours étaient vingt-quatre jours de désinvolture absolue ! La différence qu’il y avait entre eux et moi, c’est que j’avais toute la France comme terrain de jeu quand eux s’enfermaient dans un espace sans fenêtres de trente mètres carrés en plein milieu de Paris. Je me suis dit que si mon narrateur racontait cette histoire en faisant ce tour de France, ça pouvait fonctionner. Mes vingt-quatre chapitre sont les noms des villes que j’ai visité durant ce tour de France. Mon éditeur était sceptique, mais j’avais l’impression que ça marchait. C’était assez naturel qu’un homme faisant de la grande roue dans une ville française raconte l’histoire de ces gamins enfermés dans un bar. J’espère que les lecteurs penseront que c’est une bonne idée d’avoir fait ce tour de France. Je voulais être comme Guy Debord dans le coin du café, car il y a vingt-quatre chapitres donc vingt-quatre cafés ! D’ailleurs, j’ai remarqué que les cafés de Besançon n’étaient pas les mêmes que ceux de Maubeuge ou d’Hendaye !




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