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Kid Charlemagne : de la pop culture à la culture classique

Alexandre Gennevois a créé la chaîne YouTube Kid Charlemagne (2,5k abonnés) sur laquelle il propose depuis plusieurs années des podcasts croisant culture classique et pop culture : on y croise Proust, Stendhal, les jeux vidéo, la télévision mais aussi des réflexions sur la lecture (« Faut-il lire ? »), l’apprentissage du latin, l’amour, la ringardise, le snobisme, les geeks, etc.

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Rencontre avec celui qui ose croiser Balzac et Super Mario, Baudelaire et Dr House, la poésie latine et Titanic de James Cameron…

Première partie de l’entretien. 1/2

La Fringale Culturelle – Alexandre, peux-tu présenter brièvement ton parcours et nous dire comment tu as créé cette chaîne YouTube ? Pourquoi ce nom (un peu étrange) de « Kid Charlemagne » ?

Alexandre Gennevois – Je suis un pur produit de la génération Y : gamin des années 90, né à la fin des années 80. Bon élève, profil littéraire, étiquette « tête d’ampoule », sans être un prodige. Jusqu’à l’adolescence, mon univers était essentiellement fait de films, de télé et de jeux vidéo, et cela ne m’a jamais quitté. Il n’y avait pas de livres dans ma famille, encore moins de la littérature classique. J’ai commencé avec des Chairs de poule. Puis, à l’école, j’ai éprouvé ce que Baudelaire, racontant sa rencontre avec Edgar Poe, appelait une « commotion singulière ». 

Pour moi, ce fut d’abord avec Jean-Jacques Rousseau, un extrait des Confessions, en 5ème. Cela m’a bouleversé, j’ai senti quelque chose, par ce que cela racontait, mais surtout, la façon dont cela le racontait, ce langage raffiné, cette sensibilité exacerbée, cette profondeur psychologique et cette tournure d’esprit. J’ai senti le pouvoir de la littérature, et mes bouquins de gamin m’ont soudain semblé bien fades à côté. Nouvelles secousses au collège, avec des nouvelles de Zola étudiées en classe, et Le Grand Meaulnes d’Alain Fournier. En seconde, ma lecture de Stendhal avec Le Rouge et le Noir a été le coup de grâce, et m’a fait plonger pour de bon. Flaubert, Balzac, Zola, et plus tard Baudelaire, Shakespeare, Kafka, Jack London (Martin Eden est un livre majeur pour moi) Proust, Schopenhauer, sans oublier les auteurs latins et grecs découverts grâce à mes cours de lettres classiques (j’ai consacré un de mes podcasts cette année à la question de l’apprentissage du latin).

L’idée de la chaîne m’est venue naturellement dans le mélange de pop culture et de culture classique dans lequel j’évolue quotidiennement dans mes activités.

Cela m’a ouvert une porte, sur un autre monde, que je n’ai plus cessé d’explorer car il me faisait du bien, me touchait, représentait et décrivait les sentiments comme je les éprouvais, manipulait des concepts et traitait des idées que je croyais être tout seul à ruminer, répondait à mes aspirations romanesques et idéalistes, explorait des questions que je me posais, me faisait me sentir compris et à ma place. J’ai toujours voulu écrire mais durant mon enfance, et jusqu’à mes 16 ans, c’était des scénarios de films. Et je voulais devenir scénariste-réalisateur. Finalement, la vocation littéraire a été la plus forte, et donc après un bac L, je suis allé en fac de lettres modernes à Nantes. Après le Master, j’étais encouragé à continuer en doctorat et à passer les concours pour entrer dans l’enseignement. Mais ce que je voulais, c’était me consacrer entièrement à l’écriture, à la lecture, à la création sous diverses formes, mener une vie d’artiste, quitte à me précariser et à me mettre en marge. L’esprit bohème. L’idée de la chaîne m’est venue naturellement dans le mélange de pop culture et de culture classique dans lequel j’évolue quotidiennement dans mes activités. 

En ce qui concerne mon pseudo, bonne question, car je réalise que c’est loin d’être évident pour tout le monde. Ce n’est aucunement un hommage, sache-le, à celui qui a eu cette idée folle un jour d’inventer l’école ! Je suis un grand fan de la série Malcolm et je suis d’ailleurs membre de l’équipe du site MalcolmFrance. Dans un épisode de la saison 4, Hal, le père interprété par Bryan Cranston, se lance dans l’animation d’une radio pirate sous le pseudo improbable de Kid Charlemagne. Je trouvais ça marrant. La première chaîne YouTube que j’ai créée, en 2013, c’était « RadioKidCharlemagne ». Je m’en servais pour poster des musiques de films, des pistes introuvables. Le côté « radio pirate » de la démarche m’avait inspiré le pseudo. En 2016, quand j’ai créé ma chaîne actuelle, j’ai songé à plusieurs noms possibles, avant de réaliser que j’en avais déjà un, tout trouvé, amusant, qui pouvait sonner « prof excentrique » et faisant référence à une série populaire qui m’est très chère. 

LFC – L’un des axes directeurs de ta chaîne est le décloisonnement entre culture classique et pop culture. Peux-tu nous dire pourquoi cette préoccupation est importante pour toi ? Peut-on parler d’une « double postulation » (comme dirait ton cher Baudelaire) chez toi ?

AG – Oui, on peut dire cela. Double, ou simplement multiple. Une de mes marottes est qu’on n’a pas à être uniquement ceci ou cela. Nous sommes traversés et faits de toutes sortes de cultures qu’on a tendance à opposer artificiellement par snobisme ou par manque d’éclectisme. Je suis terrifié et rebuté par les gens cloisonnés qui deviennent des espèces de caricature du « geek », du « littéraire », du « cinéphile », du « scientifique » et qui ne sont plus que cela. Ils s’enferment dans un profil, établissent des hiérarchies et ne tolèrent aucune interférence entre le sacré de leur domaine de prédilection et le profane des autres domaines. Ils se mettent des œillères et passent à côté du vrai miracle, à savoir que tout communique, ou en tout cas que tout peut communiquer si on sait regarder. C’est ce que j’appelle « voyager entre les dimensions », comme celles de la pop culture et de la culture classique, qui sont en fait et avant tout de la culture, tout simplement. 

Nous sommes traversés et faits de toutes sortes de cultures qu’on a tendance à opposer artificiellement par snobisme ou par manque d’éclectisme.

C’est évidemment normal d’avoir des passions et des domaines de spécialité, j’ai les miens aussi, de même que des aversions et des choses qui ne nous intéressent pas plus que cela. Mais plus on est curieux et dépourvu de limites « bêtes » que l’on se fixe tout seul par préjugé, snobisme ou vanité, plus le terrain de jeu s’élargit et prend des formes diverses qui se répondent les unes aux autres. Cela me tient à cœur, d’abord car je m’y suis heurté plus d’une fois chez les autres. Mais aussi parce que, de par mon parcours personnel, je me sens un peu comme ces gens aux origines multiculturelles qui viennent de plusieurs pays à la fois. Ils ont une mentalité cosmopolite, qui n’aime pas trop les frontières, ils ont des endroits qu’ils préfèrent, mais ils voient le monde comme un grand tout. Métaphore très mise à mal par les dures réalités géopolitiques, mais qui résiste dans le monde culturel censé être plus ouvert. 

Trop souvent, en côtoyant des littéraires ou des universitaires, je sentais que j’étais trop geek pour eux, ils ne comprenaient pas mes références, ou me prenaient pour un bouffon ; mais inversement, en côtoyant des geeks, je sentais que j’étais trop littéraire pour eux (…)

Je dis souvent que, dans une journée type, je vais tout à la fois pouvoir lire un ouvrage de littérature ou de philosophie pour mes travaux, puis regarder Touche pas à mon poste ou Danse avec les stars ou L’Amour est dans le pré, ou tout aussi bien regarder le docu de la soirée théma d’Arte, Public Sénat ou C dans l’air, puis enregistrer un podcast, puis jouer à la console, puis écrire mon livre, éventuellement streamer sur ma chaîne (Twitch pour du Just Dance ou YouTube pour du talk), etc. Je passe d’une activité à l’autre très naturellement, parce que toutes m’intéressent et font partie de mon quotidien, mais pour beaucoup de gens, ce sont des choses incompatibles qui ne sont pas censées se rencontrer : on est censés soit être l’intellectuel qui lit Proust, regarde Arte puis écrit son livre, soit le mec qui joue à la console, regarde les clips sur C17, puis enchaîne sur un animé japonais. Moi, je n’ai pas envie de choisir. Les potacheries à la télé, les pages introspectives de littérature, le fun défouloir d’un bon jeu vidéo, la philo, tout cela fait partie d’un tout qui me stimule, me divertit et m’inspire. Trop souvent, en côtoyant des littéraires ou des universitaires, je sentais que j’étais trop geek pour eux, ils ne comprenaient pas mes références, ou me prenaient pour un bouffon ; mais inversement, en côtoyant des geeks, je sentais que j’étais trop littéraire pour eux, ils ne comprenaient pas mes références, et me trouvaient vite chiant. Je n’étais complètement conforme à aucun « cercle », car à la croisée de cultures plutôt antagonistes, qui normalement s’évitent et se dédaignent. J’ai voulu essayer de les réconcilier, en montrant comment on peut faire tomber les cloisons et se nourrir des deux pour alimenter des discussions, des réflexions et des œuvres. 

À suivre…

Lire la suite, Kid Charlemagne : de la pop culture à la pop classique, Partie 2

Pour aller plus loin

Chaîne YouTube Kid Charlemagne : 

https://www.youtube.com/channel/UCBjMeB7lCYQPmcqATTpjGyw 

 

 

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