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Kid Charlemagne : de la pop culture à la culture classique

Alexandre Gennevois a créé la chaîne YouTube Kid Charlemagne (2,5k abonnés) sur laquelle il propose depuis plusieurs années des podcasts croisant culture classique et pop culture : on y croise Proust, Stendhal, les jeux vidéo, la télévision mais aussi des réflexions sur la lecture (« Faut-il lire ? »), l’apprentissage du latin, l’amour, la ringardise, le snobisme, les geeks, etc. Deuxième et dernière partie de l’entretien.

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Rencontre avec celui qui ose croiser Balzac et Super Mario, Baudelaire et Dr House, la poésie latine et Titanic de James Cameron

Deuxième partie de l’entretien. 2/2

LFC – On pense parfois que le snobisme est le fait de ceux qui défendent la culture classique contre la pop culture (blockbusters, bandes dessinées, jeux vidéo, séries télévisées, etc.). Or, dans l’un de tes derniers podcasts sur les geeks (un milieu que tu connais bien), tu montres que finalement il y a autant de snobisme du côté des geeks par rapport à la culture classique (identifiée à une culture scolaire et ennuyeuse) …

AG – Oui, en effet. Comme quoi, Proust avait vu juste en pointant le snobisme comme le grand travers humain qui hante tous les milieux, tantôt ridicule et amusant, tantôt pathétique et exaspérant. Chaque champ social a ses codes, ses éléments de langage et ses « bêtes noires », et c’est un signe de ralliement que de célébrer ou dénigrer telle ou telle chose. Pierre Bourdieu a très bien expliqué tout cela en son temps dans son grand livre sur le jugement de goût : La Distinction. Les geeks ont une vénération quasi religieuse pour la science, la bioéthique, la technologie, la science-fiction, l’astrophysique, mais ils ont un gigantesque trou noir du côté des humanités, de ce qu’on appelle aujourd’hui les « sciences humaines », la sociologie, la psychologie, l’histoire, la réflexion sur la littérature (qui est en soi plus un art qu’une science humaine), la philosophie. Les gens plutôt issus de la culture classique iront plus facilement vers la pop culture, ne serait-ce que par divertissement, que les geeks vers les humanités. Ils ont un profond rejet du réel, pour tout ce qui n’est pas fun ou alors tourné vers le futur, l’héroïc fantasy et la science. Ils se voient toujours comme des marginaux défendant une contre-culture, sans réaliser qu’ils ont gagné la bataille depuis longtemps déjà. Leurs références jadis occultes n’ont plus rien de sibyllines. Ils sont devenus la culture populaire, et un jour peut-être, ils seront des classiques à leur tour, ou pire : juste des ringards. Intéressant de constater que la télévision se trouve être l’ennemi commun qui met tout le monde d’accord, snobs « classiques » et snobs geeks, d’après un préjugé devenu tellement facile pour se donner l’air intelligent et raffiné à peu de frais : déclarer que la télé, c’est de la merde, et qu’on n’en a même pas une chez soi. Des gens se croient encore anticonformistes en disant cela. Pourquoi s’embêter à lire des bouquins, quand il suffit de dénigrer la télé pour implicitement passer pour un esprit du meilleur goût ? Cette façon litotique¹ de se définir non pas positivement par ce que l’on aime et connaît, mais à la négative par ce que l’on rejette et refuse de connaître, c’est bien commode. J’adore la littérature, mais la lecture en revanche n’est pas une activité intrinsèquement et transcendentalement supérieure à la télévision ou au cinéma. Tout dépend de qui lit, de ce qu’il lit et de sa démarche.

Pourquoi s’embêter à lire des bouquins, quand il suffit de dénigrer la télé pour implicitement passer pour un esprit du meilleur goût ?

LFC – Parmi les croisements entre culture classique et pop culture, un parallèle qui t’est extrêmement cher, c’est celui entre Baudelaire (ton auteur fétiche) et Dr House (ton personnage de série fétiche). Peux-tu nous expliquer pourquoi, selon toi, Dr House est un personnage baudelairien ?

AG – A priori, rien à voir entre un poète français du XIXe siècle et un médecin de fiction du XXIe siècle. Pour bien argumenter ce parallèle et assurer que cela n’a rien d’une lubie de fanboy halluciné, cela demanderait évidemment une démonstration plus détaillée, appuyée sur des extraits précis, ce que je ne peux pas faire ici et réserve pour mon docu-fiction sur le sujet. Mais pour résumer, il y a d’abord le « pack de base », incluant des caractéristiques communes à beaucoup de personnages réels ou fictifs : génie, misanthropie, mélancolie, solitude, pessimisme. « Pack » dont l’on retrouve entre autres affublées toutes les multiples déclinaisons du personnage de Sherlock Holmes. Dr House (avec son ami, le docteur Wilson) en est lui-même une version médicale assumée par son créateur. Sherlock Holmes, personnage de Sir Arthur Conan Doyle, qui est lui-même une adaptation du personnage du détective Auguste Dupin dans les nouvelles d’Edgar Allan Poe… auteur tant aimé de Baudelaire, qui a traduit ses textes en français. Boucle bouclée. 

Baudelaire, comme House posent la question, devenue quasiment un poncif, de l’incompatibilité supposée entre le génie et le fait d’être heureux : le spleen. Mais leur douleur n’est pas que psychologique, elle est aussi physique. Baudelaire et House souffrent en effet de douleurs chroniques, l’un à cause de la syphilis qui a fini par l’emporter, l’autre à cause de sa jambe. Pour combattre cette douleur, ils ont tous les deux développé une forte dépendance aux opiacés ; le laudanum pour Baudelaire, la Vicodine pour House. Pour autant, l’un comme l’autre contestent un usage récréatif de ces produits, méprisant les drogues dures, et affirment ne chercher qu’à traiter la douleur pour pouvoir « fonctionner », c’est à dire, réfléchir, travailler leur art de la vérité, l’un par la poésie, l’autre par la médecine. Ils veulent par-dessus tout préserver leur intellect, ce que Baudelaire appelait son « seul vrai capital ». Car Baudelaire et House, ce sont avant tout des têtes, des intellectuels, et plus encore : des intellectualistes, qui croient en la raison, la logique et la toute-puissance de l’esprit. Ils croient aussi en l’existence du mal, et que l’hypocrisie, le vice et le mensonge gangrènent le genre humain. « Everybody lies », « tout le monde ment », un des refrains de House. Quand il se lance dans ses aphorismes désabusés, on croirait entendre « Au lecteur », le poème inaugural des Fleurs du mal. 

Baudelaire et House, ce sont avant tout des têtes, des intellectuels, et plus encore : des intellectualistes, qui croient en la raison, la logique et la toute-puissance de l’esprit. Ils croient aussi en l’existence du mal, et que l’hypocrisie, le vice et le mensonge gangrènent le genre humain.

Ils détestent les gens, mais ne peuvent pas s’empêcher de s’intéresser à eux. L’humanité les désole, mais elle les passionne. Ils sont philosophiquement pessimistes, et en cela, sont comme unis par la pensée de Schopenhauer qui ne croit pas au bonheur, mais pense que la souffrance et la douleur sont au cœur de l’existence humaine, et qu’il faut en tirer son parti, faire de son mieux, et trouver refuge dans la création. Guérir, en somme, le spleen, par l’idéal. Pour autant, Baudelaire comme House entretiennent une relation ambivalente et un brin masochiste à leur douleur. Ils s’y attachent. Elle devient une partie de leur identité. Ils en tirent une forme de fierté, lui prêtent une valeur morale, comme quelque chose qui les distingue, intimement liée à leur génie. Il faut souffrir, aussi bien moralement que physiquement, pour être génial. Une conception que l’on appelle le dolorisme. 

Un point de désaccord important et fondamental entre Baudelaire et House, c’est le suicide.

Un point de désaccord important et fondamental entre Baudelaire et House, c’est le suicide. Le poète est adepte de l’acte, le médecin le condamne. Le rire est la politesse du désespoir : leurs personnalités excentriques sont un terreau idéal pour un humour noir, un art du sarcasme et un sens de la provocation volontiers potache, qui sont un autre de leurs points communs. Baudelaire était un homme hilarant, pratiquant l’autodérision jusqu’à se compromettre, capable d’une verve redoutable et adorant les canulars, plus encore si ça pouvait choquer le bourgeois. House ne fait pas autre chose. C’est aussi une façon pour eux d’évacuer leur agressivité de la façon la plus inoffensive et amusante possible. Je dirai, pour finir, que le Baudelaire sur lequel je m’appuie est celui de son œuvre intégrale, non pas seulement de sa poésie, mais aussi et surtout de sa prose, ses essais, ses critiques d’art, ses articles, ses journaux et sa correspondance. Cela loin de la carte postale réductrice du poète lascif et scandaleux entretenue par une focalisation regrettable sur Les Fleurs du Mal. Par-delà sa poésie, on découvre un Baudelaire extrêmement rationnel, bien plus encore philosophe que poète, et en cela, proche de l’esprit d’un House, dont les énigmes médicales semblent davantage un prétexte à sonder l’âme humaine, à réfléchir sur notre condition, la morale et nos relations à autrui.   

La FC – Peux-tu nous parler de tes projets à venir et de tes prochains podcasts sur la chaîne ? 

AG – Ce ne sont pas les projets qui manquent. Il y a d’abord une nouvelle fournée d’une vingtaine de podcasts qui arrive. Parmi les thèmes abordés, il y aura les relations humaines, l’art et le travail, mais aussi des sujets plus sensibles comme le suicide, la jalousie ou le spécisme. La relecture de Peter Pan et le revisionnage des diverses adaptations, dont le mal aimé Hook de Spielberg qui me touche tant, a été l’occasion de traiter la question : « Qu’est-ce qu’être adulte ? ».  J’ai aussi tenté de dépasser le débat ancestral « VO vs. VF », tout en prenant la défense de la VF, qui est un art très français incarné par de grands comédiens spécialisés que j’admire. Je me suis attaqué à Madame Bovary que je trouve très surestimé par rapport aux autres Flaubert, mais surtout par rapport à Une Vie de Maupassant dans sa dimension féministe, et plus généralement poser la question : pourquoi il y a encore des Emma Bovary de nos jours, alors que les femmes sont libres de faire ce qu’elles veulent ? 

Dans un futur plus immédiat, je travaille actuellement à un ouvrage, à ce jour intitulé Pop Litt’, qui sera une sorte de version écrite du contenu vulgarisateur de ma chaîne, où je présenterai ma « méthode » et exposerai les principaux parallèles que je fais entre des œuvres littéraires issues de la culture classique et des œuvres audiovisuelles issues de la pop culture.

Comme je commence à avoir fait le tour des sujets sur lesquels je voulais m’exprimer, je réfléchis à la suite, à de nouveaux formats. J’en profiterai peut-être pour achever enfin mon docu-fiction, Baudelaire House. Entretemps, je vais continuer mes lives, sur ma chaîne et au Salon 111. Côté écriture, domaine qui m’est le plus cher et le plus personnel, je poursuis mon essai consacré au monde des camgirls. Je prévois un roman philosophique, tout en allégories (un peu façon Vice Versa de Pixar), sur l’Amour et le Travail, deux domaines considérés comme piliers d’une existence complète et réussie, mais souvent sources de souffrances et d’énormes malentendus conceptuels, car trop souvent réduits à leurs dimensions pragmatiques et socialement acceptables que sont le couple et l’emploi. Dans un futur plus immédiat, je travaille actuellement à un ouvrage, à ce jour intitulé Pop Litt’, qui sera une sorte de version écrite du contenu vulgarisateur de ma chaîne, où je présenterai ma « méthode » et exposerai les principaux parallèles que je fais entre des œuvres littéraires issues de la culture classique et des œuvres audiovisuelles issues de la pop culture. C’est quelque chose qui n’est plus si nouveau depuis l’époque où j’ai commencé à en parler, c’est même presque devenu un filon commercial, mais souvent de la philosophie putageek (sic) qui porte l’estampille d’un univers de fiction populaire pour appâter le fanboy en quête de légitimité intellectuelle. C’est moins courant avec de la littérature, et dans une démarche plus éclectique, qui vise moins à promouvoir des œuvres qu’à illustrer une attitude générale de curiosité, d’ouverture d’esprit et de mise en perspective de tout ce qui peut composer notre paysage culturel… et remplir notre fringale culturelle !

FIN.

Pour aller plus loin

Chaîne YouTube Kid Charlemagne : 

https://www.youtube.com/channel/UCBjMeB7lCYQPmcqATTpjGyw 


¹La litote est une figure de style consistant à dire moins pour suggérer plus. L’exemple généralement cité est le fameux « Va, je ne te hais point » de Chimène à Rodrigue dans Le Cid (1637) de Corneille qui veut dire en fait « Va, je t’aime » (note d’Henri de Monvallier).

Lire aussi : Kid Charlemagne : de la pop culture à la culture classique – Partie 1

 

 

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