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ÉDITO

LE CARNET

26 septembre 2026

Thélyson Orélien : le milieu littéraire face à son propre miroir

Par Alexandre Latreuille

Illustration : IA

Vers le bas

L'édito du Carnet #180, par Alexandre Latreuille.

L'IA nous met face à nous-mêmes, devenant ainsi le miroir de notre âme humaine.

Panique dans l’édition. Il a suffi d’un seul tweet sur un profil discret nommé « Balance ton Claude » – en référence au logiciel d’IA – pour que les remous se fassent sentir jusqu’à l’Académie du prix Goncourt, qui a retiré le livre de sa sélection. Nous savons désormais que Samuel Fitoussi, l’auteur de l’excellent livre Pourquoi les intellectuels se trompent, a reconnu faire partie du collectif derrière ce compte.

Tel un conte pour écrivain né sous une bonne étoile, l’auteur haïtien Thélyson Orélien avait tout pour devenir le best-seller de la rentrée littéraire avec son ouvrage C’était ça ou mourir. Relatant un récit puissant sur son parcours d’immigration, pour ne reprendre que l’une des formulations des journalistes et auteurs ayant décidé de le couronner dès le lancement, l’auteur est désormais suspecté d’avoir écrit son livre avec l’IA.

L’intelligence artificielle – ou augmentée – est devenue l’un des sujets centraux depuis plusieurs années, au point d’entendre les peurs les plus irrationnelles s’exprimer dans une large partie du milieu littéraire. Lauréat du prix du roman Fnac, l’auteur n’a à peine eu le temps de savourer sa victoire que sa tête s’est retrouvée sous la guillotine du doute.

C’est là que la mécanique du succès s’est mise à coincer.

Quoi ! L’auteur aurait écrit avec une IA ? Pire, après la première accusation, une autre survient. Thélyson Orélien est également visé par des accusations de plagiat concernant certains de ses écrits passés. Un malheur ne vient jamais seul.

Car derrière ce débat houleux, il est question de savoir qui, de l’œuf ou de la poule, a réellement cuisiné le plat que l’on s’apprêtait déjà à déguster avec du champagne dans les salons parisiens. Et pour cause : l’auteur figurait alors sur les listes de nombreux grands prix littéraires.

Face à ce qui est désormais présenté par certains comme une imposture, Frédéric Beigbeder soutient sur RTL la création d’un label Fait humain pour les livres. Mais pour ce faire, encore faudrait-il que celui qui tient la plume ait une honnêteté intellectuelle.

L’IA nous met face à nous-mêmes, devenant ainsi le miroir de notre âme humaine. Mais écrire avec une IA fait-il des écrivains des imposteurs de la littérature ?

Je vais tâcher d’être honnête, chers lecteurs, en vous faisant la promesse de ne pas avoir écrit cette tribune avec une IA. Me croirez-vous ?

Notre époque est celle du soupçon excessif. Où certains croient des choses plus que d’autres. Derrière la fronde, il y a ceux qui soutiennent l’auteur – lui-même ayant confirmé qu’il n’avait pas écrit à l’aide d’une IA.

Ainsi, les uns y voient du racisme, les autres clament qu’il est un faussaire. Et Virginie Despentes, toujours dans l’élégance, dit tout haut : « Va te faire foutre, Pangram », le logiciel ayant permis de détecter l’IA dans le texte.

C’était ça ou la littérature. Il n’empêche que les lecteurs semblent avoir été « bouleversés » par le récit, autant que les critiques. En réalité, c’est en faisant de Thélyson Orélien le nouveau « Victor Hugo » qu’on lui a offert un titre empoisonné. La chute est vertigineuse.

Samuel Fitoussi aura révélé un certain conformisme d’un milieu littéraire, de base, qui aime à se décrire comme « avant-gardiste ». Malgré le démenti de l’auteur, sa parole demeure suspecte. Coincé entre la défense d’un auteur qu’il avait porté au sommet et la méfiance envers l’IA, une large partie du milieu de l’édition se retrouve prise à son propre piège : à ne suivre que des tendances, elle ne peut accepter facilement l’idée selon laquelle elle aurait pu être séduite par un individu qui pourrait bien être un faussaire.

Cependant, il faut peut-être se méfier d’une chose : transformer un soupçon en certitude. Un logiciel peut détecter des caractéristiques qu’il associe à l’écriture générée par une IA. Il ne raconte pas, à lui seul, comment un livre a été fabriqué. Et le démenti d’un auteur ne suffit pas davantage à clore le débat. Entre les deux, il reste une nécessité simple : distinguer le soupçon de la preuve. Le problème est peut-être moins l’IA que le rapport que nous entretenons avec elle. Car l’IA ne remplacera pas l’écrivain – à condition que celui qui tient la plume soit honnête.

Reste alors cette question : qu’est-ce qu’un écrivain lorsque la machine peut imiter son écriture ? Et qu’est-ce qu’un texte fait humain ? Où commence l’outil, où commence la triche ?

On voudrait mettre une frontière nette entre l’homme et la machine. Mais la littérature a toujours été faite d’outils, d’influences, de corrections, d’emprunts et de transformations – certains écrivent bien sous substances illicites. Ce qui demeure, c’est la responsabilité morale de celui qui signe. Drôle d’époque. L’IA ne nous débarrassera pas de l’écrivain. Elle nous obligera simplement à lui demander davantage : non seulement d’écrire, mais d’assumer ce qu’il écrit. Quant à Thélyson Orélien, nous apprécierons au moins ce détail : il a eu la volonté d’écrire. C’est peut-être déjà ça.

Drôle d'époque. L'IA ne nous débarrassera pas de l'écrivain.

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Illustration : IA

Retrouvez cet édito dans Le Carnet

Le Carnet de La Fringale Culturelle n°180

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