Mélissa Da Costa

par Christophe Mangelle | Sep 11, 2024 | LIVRE

Mélissa Da Costa, écrivaine populaire, et alors ?

2 août 2024

Par Christophe Mangelle et Hugolin Poisot - Photos de Patrice Normand, Hôtel Vernet

À la une

    Considérée comme une écrivaine best-seller, Mélissa Da Costa voit classer chaque fois ses livres parmi les meilleures ventes de l'année. Tout le bleu du ciel sera prochainement adapté sur TF1 (présenté lors de la conférence de presse de TF1 de fin juin 2024). Tenir debout (Albin Michel) est sa nouvelle publication. Entretien exclusif.

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Le Carnet de La Fringale Culturelle : Comment cette histoire est-elle née ?

Mélissa Da Costa : L’idée est née quand j’étais en train de corriger un roman précédent, Les douleurs fantômes. Parmi les personnages, il y avait un couple dans lequel un des deux avait eu un gros accident de ski et il s’était retrouvé en fauteuil roulant. On avait alors un aperçu des difficultés du couple et des liens qui s’étaient rompus. On pouvait aussi comprendre beaucoup de colère et de violence psychologique au travers du personnage en fauteuil. Cette personne se retrouvait tellement impuissante qu’elle était pleine de rage. Je me suis dit qu’il fallait développer et s’intéresser encore plus à ce couple. Cependant, ce n’était ni le lieu ni l’histoire. J’ai donc compris que ça méritait de faire un roman sur un couple face au handicap, à la dépendance et à tous ses équilibres qui vacillent. L’idée a commencé à naître à ce moment-là. J’ai dessiné ce couple dans ma tête en me disant qu’il fallait qu’initialement il ne puisse jamais survivre à cet événement, pour voir comment ils pouvaient s’en sortir. Je voulais un couple qui soit dans sa phase de passion des débuts, avec une relation majoritairement basée sur le côté charnel et le désir. Je me disais que ce serait d’autant plus intéressant d’étudier le handicap et la manière dont on y est confronté en utilisant une personne dont l’image est primordiale, donc un comédien de théâtre. L’image justifie toute l’existence de ce personnage. J’ai donc commencé à imaginer le personnage de François comme une comédien adulé, bel homme et tête à claques, à qui tout sourit. J’ai ensuite pensé à une liaison avec cette jeune femme qui n’a pas les épaules pour subir la situation, elle est juste pleine d’admiration et le met sur son piédestal. Elle sera touchée de plein fouet par l'image de l’homme en fauteuil roulant.

LC : Pourquoi abordez-vous ces questions-là ?

MDC : Si je le savais... J’avais envie de traiter du couple, c’était une thématique qui m’était encore inconnue. Au-delà du couple, il y a aussi les équilibres qui se font et se défont, l’un prend l’ascendant sur l’autre puis se retrouve en position d’impuissance et de dépendance. J’avais envie d’un huis clos assez sombre avec un couple. Être dans cette noirceur et cet enfermement toxique m’intéressait beaucoup.

LC : Est-ce aussi une manière d’interroger les relations amoureuses ?

MDC : Oui. Je pense que ça interroge aussi sur ce qui fait le couple. Quand tout n’est que plaisir et désir et que les fondations ne sont pas plus solides, que reste-t-il ? Dans ce genre de couple le handicap est la perte de l’essence de ce dernier. Il faut se poser la question : que reste-t-il si mon conjoint ne peut plus me fournir ce désir et ce plaisir charnel ? Ça interroge le couple sur ce qu’il est. Et on se rend compte que dans ce genre de situation, il tâtonne et il se réinvente. Dans mon livre, il ne reste plus grand chose de l’appétit sexuel à la fin, mais on se dirige vers une cohésion plus intellectuelle et une complicité. Puis, ils se réinventent dans le rôle de parents, donc deviennent des partenaires pour faire grandir leur enfant. On se rend alors compte que leur couple est beaucoup plus complet que ce qu’il n’y paraissait dans les débuts. Peut-être que sans l’accident et le handicap, ils seraient restés ce couple déséquilibré, avec beaucoup d’admiration et de déférence d’un côté ainsi que beaucoup d’égoïsme de l’autre.

LC : La première étape, c’est s’aimer. La deuxième, c’est tomber. Et la troisième, c'est se révéler.

MDC : C’est mieux que se relever. Ça sous-entend déjà la notion de se relever parce qu’on l’entend presque dans l’idée de se révéler. Cela dénotait aussi un élan pour aller au-delà. Se relever, c’est se contenter de surmonter l’épreuve et de continuer à vivre, mais se révéler apporte l’idée d’une transcendance de cette épreuve par celui qui la subit. L’épreuve permet à mon personnage d’aller au-delà de ce qu’il était et de révéler d’autres facettes de sa personnalité qui étaient étouffées. Avant, il n’était qu’une coquille vide. Il savait qu’il avait un physique avantageux et un talent inné. Il se plaçait donc lui-même dans une certaine démarche de fainéantise. Il ne creusait pas d’avantage en lui. Je l’ai mis dans une situation où il n’avait plus le choix que de le faire parce qu’il ne pouvait plus faire de scène. Son assurance, son égoïsme et sa nonchalance, tout s’est terminé avec le handicap. Aurait-il fait cet effort de recherche sans le handicap ?

Je veux continuer à surprendre. Continuer à faire bouger les lignes sur le handicap mais aussi sur de nombreux sujets. Auparavant, je ne me suis jamais exprimé pleinement sur des causes qui me tiennent à cœur parce que quand on débute, on a peur, on n’ose peu. Aujourd’hui, ma notoriété peut aussi servir aux autres. 

À Paris, il est vrai qu’il y a du snobisme. Nous jugeons plus les œuvres à leur couverture médiatique. Par exemple, Télérama ou toute cette presse-là, au moment où ils ont publié les critiques du film, je savais ce qu’ils allaient dire, c’était prévisible.

LC : Est-ce une histoire de tempérance pour avancer ?

MDC : Je pense que les difficultés sont parfois les plus gros moteurs d’une vie. C’est ce qui peut nous permettre de nous construire, d’apprendre et de nous grandir. C’est peut-être la meilleure école de la vie !

LC : D’où vous vient cette force de compréhension pour écrire ce genre d’histoire ?

MDC : J’ai fait deux semaines de bénévolat avec des personnes âgées atteintes d’Alzheimer, mais ce n’est que deux semaines, ça ne provient donc pas d’une expérience personnelle. Je pense que la matière humaine me passionne. J’adore creuser et comprendre ; je suis très admirative de ces parcours et j’ai envie de les mettre en lumière. Quand j’ai commencé à vouloir écrire ce roman, je faisais des recherches et j’ai trouvé le témoignage d’un jeune homme. Il était en couple avant un accident qui l’a rendu handicapé et il est resté en couple avec la même personne après l’accident. Je les ai regardés vivre au travers de leurs réseaux sociaux et c’était fascinant. Ce jeune homme disait qu’il n’aimait pas sa vie en fauteuil roulant mais qu’il préférait la personne qu’il était devenu depuis son accident. Il s’était révélé et était beaucoup plus sûr de lui. Ce genre de personnalité me donne envie de mettre en lumière ce genre de chose.

LC : Est-ce une allégorie sur la réalisation de l’être humain que de dire que l’on peut être debout en fauteuil roulant ?

MDC : Je ne sais pas toujours précisément où je vais durant l’écriture, mais j’imaginais la scène finale où mon personnage se relève et retourne sur les planches de théâtre. Je le voyais debout sur ses orthèses. J’avais l’idée que s’il se remettait debout, ce serait grâce à ses dernières. Plus j’écrivais, plus je comprenais que je me fourvoyais moi-même et qu’être debout, ce n’est pas l’être sur les orthèses, mais qu’il pouvait l’être en fauteuil s’il réussissait à retrouver une partie de lui. C’est l’écriture qui m’a fait prendre conscience de ce point. Et à la fin, il n’a pas ses orthèses et ne les aura peut-être jamais mais ce n’est pas ça l’essentiel. Il est debout parce qu’il l’est dans sa tête, il a retrouvé sa position de comédien, ce qui faisait son essence. C’est aussi le processus d’écriture qui me l’a révélé. Avant je me fourvoyais en voulant le remettre debout à tout prix. Et effectivement, on peut aussi se rendre compte qu’il y a beaucoup de gens autour de nous qui sont sur leurs deux jambes mais qui sont complètement à terre.

LC : Pourquoi avoir fait le choix d’un roman choral pour la forme narrative ?

MDC : Je voulais un huis clos et plonger au plus près de l’intimité de mes personnages. Je devais être à la première personne car je voulais qu’on soit enfermé dans le corps de François rempli de douleur, avec son mal-être et sa dépression ; je voulais qu’on soit dans le vif. Mais aussi plongé dans la tourmente de sa conjointe Eléonore, au plus près de son ressenti, dans son quotidien oppressant et de sa souffrance. Je voulais absolument que ce soit à la première personne mais je ne voulais pas incarner plus l’un que l’autre. Mon personnage, c’est le couple, donc c’était forcément les deux. Je trouvais que l’alternance très rapide entre l’un et l’autre permettait d’être au plus près de leur ressenti et de leurs états d’esprit.

LC : Pouvez-vous nous parler de l’entourage de vos personnages principaux ?

MDC : Au début, dans le processus d’écriture, mes personnages secondaires me servent plus de décors qu’autre chose. Mais au fil du temps, j’essaie de faire en sorte de leur donner du corps et de la chair. Ils deviennent alors importants en étant un vrai mécanisme dans la reconstruction des personnages. Ils ont trouvé leur place au fur et à mesure. Ils étaient prévus pour jouer le rôle de plantes vertes au départ, mais finalement on s’y attache et deviennent, eux aussi, très importants !

Nous sommes dans une époque où il faut forcément avoir un camp ou faire partie d’une communauté. Moi, j’ai juste envie d’être avec tout le monde. Je pense que ce film fait du bien pour ça, parce nous oublions un peu qui nous sommes et nous sommes ensemble.

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Cela a toujours été mon truc d’aller sur un ton piquant et d’aller déranger.

LC : Pourquoi avez-vous choisi cette date pour sortir votre livre ?

MDC : Je ne voulais pas enchaîner deux romans avec seulement un an d’intervalle. Quand on a une grosse promo auprès des médias puis une grosse tournée de salons et de dédicaces, on ne passe pas de temps à écrire. Mon métier principal étant l’écriture et pas la tournée des salons, je me suis dit qu’il fallait que je m’offre plus de temps. Je voulais pouvoir écrire vraiment, me tromper et recommencer et ne pas écrire les romans à la chaîne. J’ai un roman que j’écris depuis six mois et qui arrive aux trois-cent pages, mais vu que je ne suis pas convaincue, je l’ai complètement laissé de côté et il ne sortira pas. J’aime avoir ce luxe d’écrire des choses moins bonnes et de les laisser de côté. En plus, j’avais le côté auteur populaire qui me collait à la peau, avec une image feel good. On a donc commencé à me repositionner l’année dernière avec Les femmes du bout du monde, en mettant en avant un côté plus littéraire plutôt qu’une simple littérature de divertissement. Et pour ce roman, toute l’équipe m’a fait la remarque qu’il était encore au-delà de celui d’avant et que je prenais une autre envergure. J’ai donc dit à mon éditrice qu’il fallait être culotté et sortir ce livre durant la rentrée littéraire, afin d’envoyer un message fort pour mon image.

LC : Voudriez-vous que les lecteurs se rendent compte de cette évolution grâce à ce roman ?

MDC : Oui j’aimerais beaucoup. En tout cas, j’essaie de faire en sorte, au fur et à mesure des livres, de creuser de plus en plus en profondeur et de donner de la nuance à mes personnages pour qu’ils soient de plus en plus complexes et réalistes. Mais aussi d’aller chercher d’autres émotions et thématiques. Par exemple, le handicap n’est pas un sujet qui est beaucoup mis en lumière, ce choix était donc un pari risqué ! J’aimerais qu’on reconnaisse cette prise de risque aussi.

LC : Pouvez-vous nous parler de l’adaptation de votre roman Tout le bleu du ciel ?

MDC : C’est ma première adaptation ! Elle prendra le format unitaire. C’est génial ! Une adaptation sur écran, c’est encore autre chose. C’est un peu le rêve de tout écrivain, bien qu’il y ait une partie de peur et d’attente de voir à quel point nous allons être trahis, car nous sommes toujours trahis par le scénario. Je trouve ça énorme, je vais essayer d’aller sur le tournage. C’est extraordinaire, mais j’ai tout de même eu le temps de me faire à l’idée dans le sens où le projet est lancé depuis 2019.

Written by christophe mangelle

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